Un bruit sourd réveilla Sophie en sursaut. Elle fouilla la pièce du regard, pour tomber sur un buste fort et bien fait. Elle examina la courbe d’une épaule solide, une taille fine et ventre ferme et plat, puis remonta jusqu’au visage inconnu. Un visage ovale au menton arrogant, d’où se creusait une petite fossette. Ses cheveux étaient blonds, et ses yeux gris. Son visage ne comportait aucune ride et ses lèvres, d’où naissait un sourire amusé, semblaient être de satin. Elles étaient minces, et ce sourire avait un charme que beaucoup de personnes n’ont pas. Un charme rare mais trompeur. Elle observa encore cet homme viril, puis s’apercevant que sa mémoire lui jouait des tours, elle rougit violement. L’homme laissa échapper un rire sensuel. Jamais un homme ne lui était paru aussi charmant. Il devait avoir une trentaine d’années. Sophie se leva, et se rendit compte qu’elle lui arrivait à peine à l’épaule. Son trouble s’accentua de plus bel, mais elle n’en fit rien paraitre. Elle ignorait qui il était, et ne l’avait jamais vu. Ce qui était normal, puisqu’elle venait à peine de rentrer d’Angleterre, après deux ans de veuvage auprès de sa mère. Elle regarda cet homme, qui la dévorait du regard, et lui dit :

                -Je suppose que vous venez me chercher, pour m’emmener auprès du Duc…

Le rire grave, qui sortit de la gorge de l’homme la prit au dépourvu.

                -N’ayez crainte, madame. Je suis Romuald de Champigny, Duc de Saint – Lô.

Muette de stupeur, Sophie fit une profonde révérence, attendant le sort qui lui était destiné. Romuald l’aida à se relever, et la dévisagea intensément. Mal à l’aise, la jeune femme cherchait ses mots :

                -Monseigneur, j’ignorais que c’était vous… Je m’excuse pour… Je ne pensais pas…

                -Je comprends tout à fait ce que vous voulez me dire, Sophie de Châteauville.

Sophie fut surprise. Comment pouvait – il connaitre son nom, alors qu’ils ne s’étaient jamais rencontrés auparavant ? Romuald la regarda, comprenant son étonnement. Il lui dit alors :

              -Je connais les noms des grandes familles de cette ville. Vous êtes Sophie de Châteauville, comtesse de Geneslay. Vous avez été mariée très jeune, et à présent vous êtes veuve, et héritière d’une immense fortune. Suite au décès de votre époux, vous êtes partie en Angleterre ces dernières années auprès de votre mère à Portsmouth.

                -Vous êtes bon observateur, monseigneur, avoua Sophie stupéfaite.

                -Quelle malchance avez-vous eu que de perdre votre époux dans de troubles circonstances, et si jeune.

                -Il est vrai que je ne l’ai pas connu suffisamment.

Romuald regarda Sophie, compatissant. Romuald, Duc de Saint – Lô, était l’homme le plus riche de la ville, et le plus respecté. Bien sûr, il y avait les autres nobles, mais grâce à ses prouesses au combat, et à sa générosité, le roi de France Louis XI, lui offrit le titre de Duc de Saint –Lô.

                -Monseigneur, je voudrais encore m’excuser…

Voyant que celui-ci ne l’écoutait pas, mais la fixait, Sophie perdit patience, et lui jeta :

                - Eh bien, allez-y ! Ne vous gênez pas ! (Puis elle ajouta pour elle – même :) Même le Duc ose me déshabiller du regard. Pourquoi faut – il que je sois née ainsi ? Ces hommes, tous les mêmes !

Ayant assez de ce regard insistant, Sophie se dirigea vers la porte sans faire aucune révérence, s’apprêtant à rentrer chez elle. Mais la voix du duc la freina dans son élan :          

                -Revenez ici ! Ordonna – t – il. Je déteste que l’on parte sans mon autorisation. Et à votre place, j’obéirais, si vous ne voulez pas devenir l’objet de mon désir.

Comprenant le sens de la menace, Sophie fit demi- tour, et revint sur ses pas, lui faisant face. Il sourit de plus bel en voyant que la jeune femme avait laissé un espace entre eux. Il s’approcha d’elle. Sophie leva la tête pour le regarder. Légèrement, Romuald déposa un baiser sur sa nuque, tout en soulevant son épaisse chevelure, ce qui surprit Sophie. Il avait le regard doux, envoutant, et le désir d’elle qu’il ne cachait pas. Sophie sut à ce moment là, qu’il avait la ferme intention de la mettre dans son lit. Mais cela ne se passerait pas comme ça ! Malheureusement, il avait raison. Il pouvait la prendre là, si l’envie l’en prenait. Et puis, elle avait eu bon nombre d’amants, et elle savait qu’elle ne résisterait pas longtemps à Romuald. Elle aimait le désir charnel et qui plus est, le duc était un bel homme et dégageait un charme envoutant.

                -Vous êtes trop fière pour vous laisser lutiner. Je lai vu dans vos yeux, tout à l’heure. Grace à moi, vous n’êtes pas en train de moisir dans un des donjons du château.

Sa voix était dure, ce qui la surprit. Elle lui demanda, la gorge serrée :

                -Que va – t – il lui arriver ?

                -Il sera pendu pour avoir troublé la procession.

                -Mais, c’est de ma faute, si la procession a été dérangée, et non de ce rustre !

                -Madame, vous m’étonner. Vous prenez la défense de cet homme, alors qu’il vous a volontairement tripoter aux yeux de tout le monde ! J’aime votre caractère bien trempé, et votre franc - parler. Car une dame de la cour n’oserait jamais parler comme vous le faites.

                -Monseigneur, vous me flatter, Railla – t – elle. Mais heureusement, je ne suis pas une de ces dames de la cour qui ne se nourrissent que de ragots.

Il rit et lui prit les mains pour les baiser. Il lui frôla les lèvres d’un baiser, ce qui déconcerta Sophie. Comme hypnotisé, il la dévora des yeux, et lui chuchota :

                -Vous êtes la plus belle femme que j’ai jamais vue. Depuis que je vous ai aperçue au milieu de cette dispute, je n’ai cessé de penser à vous.

Il se dirigea vers un petit coffret, qui se trouvait au – dessus de la cheminée, et en sortit une chainette ornée d’un saphir. Il revint vers elle, et lui tendit le bijou. Sophie refusa d’un signe de tête, et lui dit :

                -Non merci… je n’en veux pas.

Ce refus déconcerta Romuald. Toutes ses maitresses auraient été heureuses par un tel présent, mais ce n’était pas le cas. Elle était la première à qui il faisait un cadeau aussi inestimable ! Il eut alors une idée « lumineuse », étant certain que tôt ou tard, elle deviendrait sa maitresse. Il lui dit :

                -Vous ne voulez pas de mon présent ?

                -Non. C’est le genre de cadeau que reçoit une maitresse, et ce n’est pas le cas.

                -Alors, dit Romuald menaçant, vous n’en voulez pas ? (Elle lui répondit d’un signe de tête négatif) J’ai compris…Vous préférez vous donner à moi de suite. Je me ferais un plaisir de vous dévêtir. Donc choisissez vite : le collier ou vous.

                -Je me doutais bien que vous me proposeriez ce genre de chantage. Bien entendu, je ne souhaite aucune des deux offres. Car une chose est sûre. Le jour où je me retrouverais dans votre lit, ce sera contre mon gré.

                -Alors, dépêchez vous de choisir, ou je vous prends sur place !

Surprise par ce ton menaçant, Sophie choisit le collier.

                -Voilà qui est raisonnable, ma douce .Dit –il en lui fixant le collier autour du cou. Maintenant, j’aimerais vous proposer un marché. Donnez- vous à moi pour quelques heures, et je vous laisse tranquille jusqu’à la fin de vos jours.

Sophie suffoqua d’indignation. Comment osait –il lui demander une telle chose ? Elle lui lança :

                -Vous avez de drôles de façon de faire la cour à une femme. Et puis, je ne suis pas une putain. Si vous voulez vous soulager, allez donc à l’auberge du coin !

Romuald éclata de rire, sous la réflexion de la jeune femme, mais n’abandonna pas pour autant, agrandissant la colère de la jeune femme :

                -C’est ça, ou la pendaison ! Je vous laisse libre choix.

                -Puisque je n’ai pas le choix, j’accepte votre stupide marché, dit –elle déçue. Quand je pense que l’on dit de vous un grand homme. Je m’aperçois que vous arriver à vos fins seulement  en faisant des menaces. Et puis, soyons fou ! Vous ne voulez pas m’épouser pendant que l’on y est ?

                -Pourquoi pas, Répondit Romuald moqueur. Après tout il va falloir que je commence à trouver une épouse convenable qui me donne des héritiers. Et puis, il me suffit juste de donner un ordre à votre famille, et vous êtes à moi.

Sophie le regarda, et dégoutée par cet homme, elle lui dit :

                -Vous arrivez toujours à avoir ce que vous voulez n’est – ce pas ?

                -Tout à fait. Et quand j’ai quelque chose en tête, rien ne peut m’arrêter pour arriver à mes fins. Alors, n’oubliez pas de venir un jour, cette semaine. Je vous attendrais. Et ne me forcer pas à envoyer mes hommes pour venir vous chercher. Vous pouvez partir à présent.

Sophie, énervée par cet ignoble individu, se dirigea vers la porte. Elle s’apprêtait à sortir, quand il lui barra le passage. Brusquement, il la prit dans ses bras, et s’empara de ses lèvres brutalement. Puis la relâcha aussi violemment qu’il l’avait prise, et lui dit :

                -Arnault Roussay va vous raccompagner. Au revoir, ma douce.

Elle sortit, et arracha le bijou avec rage, pour le jeter à terre. Arnault Roussay, qui l’attendait, fut surpris par tant de colère, mais ne fit aucun commentaire. Puis, il l’accompagna jusque dans la cour, où l’attendait un attelage tiré par deux chevaux. Le jeune homme l’aida à s’installer, puis la laissa en la saluant. La voiture s’ébranla, et quitta l’enceinte du château.

Sur le chemin du retour, Sophie était furieuse contre cet odieux personnage et elle – même. De plus, elle avait un mauvais pressentiment. Elle était persuadée que le destin lui jouerait des tours.

 

 

Roye de Châteauville, assis sur un tabouret devant la cheminée, très inquiet, croyait sa nièce perdu à jamais, quand celle – ci entra. Apercevant son oncle dans un tel état, Sophie lui demanda :

                -Ne vous inquiétez plus mon oncle. Me voilà de retour.

Il sursauta au son de sa voix, et courut la prendre dans ses bras. Sophie du le tenir à bout de bras pour le regarder dans les yeux.

                -Je te croyais morte, Lui dit –il.

                -Non, mon oncle, au contraire. Je devais l’être, mais le Duc m’a fait amener dans ses appartements. C’est l’homme qui est condamné, parce que le Duc en a décidé ainsi.

Roye se douta de quelque chose, et lui demanda :

                -L’aimes – tu ?

                -Le Duc ? Non, Répondit – elle déconcertée par une question aussi stupide.

Il s’inquiétait pour sa nièce, car chaque fois qu’il lui présentait des hommes de bonne lignée, elle les accueillait avec froideur. Et voilà qu’elle avait le béguin pour le Duc !

 

 

 

                Par un bel après –midi d’automne, Sophie et Sarah se promenaient en ville, suivies d’un valet, pour faire quelques achats. Sarah avait les bras chargés de paquet, ainsi que le valet qui lui, ne voyait plus guère où il allait. Tout à coup, Sophie aperçut Romuald au loin. Cela faisait plus d’un mois qu’elle ne l’avait vu, depuis leur dernière rencontre, et depuis, chaque fois qu’elle l’apercevait, elle le fuyait comme la peste. Mais celui-ci ne tardait pas à la voir, et la poursuivait. Malheureusement pour lui, elle le semait  rapidement, le laissant seul au beau milieu d’une rue déserte. Oui, elle l’évitait ! Elle ne voulait pas conclure ce stupide marché. Mais aujourd’hui était un autre jour, et la chance n’allait peut – être pas lui sourire une fois de plus !

Comme elle s’en doutait, le Duc l’aperçut, et se fraya un chemin parmi la foule de gens, pour aller la rejoindre. Sophie, voyant son intention, dit à Sarah :

                -Je te laisse, on se retrouvera au manoir.

Elle partit sans laisser le temps à Sarah de dire un mot, et se dirigea vers une ruelle sombre. Le Duc arriva à la hauteur de Sarah, pour voir que la jeune femme avait disparue. La servante, encore sous l’effet de la surprise, sursauta au son de la voix de Romuald :

                -Où est – elle partie ? Demanda – t – il essoufflé.

Sarah, sans lui répondre, le fixa stupéfaite et indiqua du doigt  la direction dans laquelle était partie Sophie. Il courut aussitôt dans cette direction, espérant attraper cette fille, qui le hantait toutes les nuits, une bonne fois pour toutes, et la mettre dans son lit. Il l’aurait ! Et il lui ferait connaitre un désir qu’elle ignorait encore. Oui, il se l’était juré !

A l’entrée de la ruelle, il l’aperçut, qui regardait de tous côtés, sûrement pour trouver un coin où se tapir. Il l’interpella, et Sophie sursauta au son de sa voix. Elle se retourna, et vit qu’il approchait à pas rapides. Elle recula en regardant les deux rues qui s’offraient à elle. Puis, voyant que Romuald arrivait rapidement, elle prit celle de gauche et, relevant le bas de sa robe, courut le plus vite possible, jetant quelques fois des coups d’œil par – dessus son épaule. Ses pas raisonnaient lugubrement, dans cet endroit sombre et sinistre. Soudain, la voix de Romuald retentit entre les vieux murs délabrés :

                - Sophie arrêtez-vous ! Vous n’avez pas le droit de me fuir comme cela. Je vous ordonne de vous arrêtez, vous trahissez notre marché !

Il était vraiment en colère, Sophie le sentait dans sa voix, d’autant plus qu’il gagnait du terrain ! Avec sa grandeur, il faisait de plus grand pas. Elle n’avait pas dit un mot depuis ces folles poursuites, mais là, s’en était trop ! Les aboiements du Duc lui tapaient sur les nerfs ! A chacune de leurs rencontres, il lui hurlait à en réveiller un mort.

                -Cela ne sert à rien de vous énervez comme cela, cher Duc ! Je ne m’arrêterais pas pour ce marché stupide. Votre marché ! Vous ne m’aurez pas, vous êtes trop vieux pour ce genre d’activités !

Elle laissa échapper un rire moqueur, et disparu vers la droite. Elle remarqua qu’au bout de la ruelle, de hautes barrières bouchaient le passage. Elle regarda rapidement autour d’elle, et aperçut des barriques. Elle se cacha derrière, et ne bougea plus. Les pas de Romuald se rapprochèrent de l’endroit où se trouvait Sophie. Elle retint son souffle, quand le Duc apparut. Il chercha sous de lourdes caisses, dans les plus sombres recoins, et enfin, derrière les tonneaux, où il y trouva Sophie. Elle était accroupie, tenant ses genoux contre sa poitrine magnifique. Le décolleté de sa robe révélait de beaux seins crémeux. Sa tête était droite, et ses yeux clos. Il se pencha plus pour goûter délicieusement ce spectacle, et observer ce doux visage. Un « bouh ! » fit  sursauter de peur Sophie. Elle leva les yeux, et croisa son regard d’acier. Il lui souriait, victorieux.

                -Alors comme ça, je suis trop vieux pour ce genre d’activité ? Railla – t – il. Peut-être le suis – je à la course, mais pas au lit. Voyez – vous, Sophie, je suis très bon amant, et vous en aurez la preuve dans très peu de temps. Levez – vous ! Je ne veux pas perdre une minute de plus.