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            Elle courait, se retournant souvent pour regarder derrière elle. Les bois sombres l’entouraient, et la lune avait beaucoup de mal à percer les épais feuillages des chênes centenaires. Des feuilles mortes bruissaient sous ses pieds   nus et elle trébuchait contre des branches mortes. Il était derrière elle, et la poursuivait inlassablement. N’allait-il donc pas abandonner ? Se demanda-t-elle, paniquée et essoufflée. Elle aurait tant voulu s’arrêter pour se reposer mais, c’était impossible, car il la suivait toujours et gagnait du terrain. La peur lui tiraillait l’estomac, et elle savait qu’il allait la tuer. Avec un peu de chance, elle réussirait à atteindre le village et rejoindre le commissariat du coin… enfin, si la drogue voulait ne plus faire son effet…

Un chant de hibou la fit sursauter, tandis qu’elle se cachait dans un bosquet. Elle s’accroupit et tenta de calmer sa respiration. Elle tremblait comme une feuille et la terreur pouvait se lire sur son visage tâché de points de rousseurs. L’ombre de son assaillant surgit de nulle part, et elle étouffa un cri de frayeur dans sa main. Il était là, si proche, et la cherchait dans l’ombre. Elle put voir son collier, qui brillait doucement, et sa tenue sombre, qui lui cachait le visage. Elle recula pour s’enfoncer dans sa cachette, mais une branche craqua sous son pied. L’homme se retourna brusquement, et lui lança tranquillement :

            -Tu es là, ma belle. Viens donc par ici.

Elle poussa un cri et se releva pour tenter de s’enfuir, mais il l’attrapa et la frappa violemment au visage. Le coup la fit sombrer dans l’inconscience.

Elle reprit ses esprits lentement. Des milliers de bougies étaient allumées autour d’elle, traçant un cercle, et diffusaient une lueur douce dans la clairière. Elle réalisa soudain où elle se trouvait, et voulut se libérer des liens, qui lui entravaient les chevilles et les poignets. Elle leva la tête, et remarqua la fine lingerie qui la recouvrait. L’air frais de la nuit la fit frissonner, et les flammes des bougies vacillaient par moments. Elle poussa un gémissement de peur, en voyant les nombreuses têtes, qui entouraient le pentagramme. Elle était allongée à même le sol, ses mains et ses pieds posés aux extrémités du dessin. L’homme, qui l’avait poursuivit quelques instants plus tôt, possédait une tenue rouge, contrairement aux autres, qui étaient tout de noir vêtus. Elle ne pouvait voir leurs visages, qui étaient camouflés par leur capuche pointue. Seul, le maître de cérémonie, avait le sien à découvert et entièrement recouvert de sang. La drogue l’empêchait de le voir correctement, et elle n‘arrivait pas à distinguer les traits de son visage. Leurs voix psalmodiaient des paroles dans un murmure assourdissant, tandis qu’ils se balançaient sur leurs jambes. Elle tira encore sur ses liens, quand l’homme s’approcha d’elle, tout en ouvrant sa tenue. Il était totalement nu, en-dessous, et elle découvrit son membre fièrement dressé. Il s’agenouilla entre ses jambes écartées et la pénétra. Puis, tout en la prenant brutalement, il entama son invocation :

            -Asmodée ! Toi, qui régis la colère, donne moi la force de diriger la mienne. Pour assouvir ta vengeance, prends ce sacrifice, que je t’offre ! Ainsi soit-il !

Ses dernières paroles s’élevèrent sous l’effet de la jouissance, tandis qu’il levait un Athamé au-dessus d’elle. La lame s’abaissa pour se planter encore et encore dans sa chair, et elle poussa un hurlement strident, qui s’éleva sous cette nuit pleine lune.

 

 

            Alaïs se réveilla en sursaut et poussa un cri de frayeur. Des larmes roulaient sur ses joues, et elle pouvait encore sentir le poignard pénétrer son corps en sueur. Elle s’assit et cala sa tête entre ses mains pour reprendre sa respiration. Elle se remémora ce rêve étrange, qui en était un nouveau parmi tant d’autres. D’ailleurs, elle n’avait jamais compris pourquoi elle  faisait ces cauchemars à chaque pleine lune.  Elle se leva du lit et regarda son réveil : 5h00. Elle soupira et essuya les dernières larmes, qui roulèrent sur ses joues. Pieds nus et seulement vêtue de son shorty et de son caraco, elle se dirigea vers la cuisine et se servit un verre de lait. Tout en buvant sa boisson lactée, elle s’approcha de la baie vitrée, et observa l’extérieur, sous cette nuit de pleine lune. Les bois, qui l’entouraient semblaient menaçants, mais elle n’avait pas peur. Elle était habituée à l’environnement des lieux, qui étaient chargés d’histoire. Brocéliande, située au cœur de la Bretagne, berceau de la légende du Roi Arthur et des Chevaliers de la table Ronde, était connue pour ses mythes et légendes. Et elle les connaissait par cœur. C’est ce qui l’avait poussée à faire ses études dans l’histoire, en plus de la musique, dans le seul but de devenir guide touristique. Et Brocéliande était l’endroit qu’elle chérissait le plus au monde. Cette forêt mystérieuse attirait beaucoup de touristes, et elle se plaisait à leur raconter les aventures du célèbre roi Arthur, ou de Lancelot du Lac.

Elle possédait une grande passion. Elle était aussi violoniste dans l’orchestre du village de Paimpont, et était réputée dans toute la Bretagne, pour manier l’archet avec prestance. C’était deux métiers opposés, mais qu’elle affectionnait tout particulièrement. Surtout depuis qu’elle avait perdu ses parents, à l’âge de huit ans, dans un accident de voiture. La musique l’aidait à surmonter le vide qu’ils laissaient derrière eux.

Alaïs soupira et termina son verre, avant de le poser sur l’ilot central. Elle bougea et traversa le salon, pour aller jeter un coup d’œil du côté de l’étang. L’endroit semblait paisible, et brillait doucement sous la clarté lunaire. Une légère brise faisait bouger le feuillage des chênes et des hêtres, projetant des ombres sur les carreaux des fenêtres. Au loin, de l’autre côté de l’étang, elle voyait la petite maison de Greg et Micha, ses voisins et amis, d’où une petite lueur luisait à l’une des fenêtres. Ils devaient sûrement se préparer pour commencer leur journée, se dit-elle. Ils travaillaient dur, et s’occupaient du centre nautique, qu’ils avaient ouvert depuis quelques années sur Paimpont. Mais ils étaient aussi, tout comme elle, guides touristiques. Elle tourna la tête vers un recoin plus sombre et caché, d’où se trouvait un chalet de la même taille que le sien, qui était habité depuis peu. Elle n’avait guère connu ses anciens habitants, qui étaient morts assassinés peu de temps avant le décès de ses parents, et qui avaient laissé un fils derrière eux. Elle avait pu faire sa connaissance peur de temps avant ce drame, avant qu’il ne soit envoyé chez sa grand-mère, à l’autre bout de la France.

Enfin, elle n’avait encore jamais vu son nouveau voisin. D’après Simone, sa patronne, c’était un homme très discret. Mais, elle ignorait tout de lui, que ce soit son nom, son métier, ou ses origines… il était inconnu aux yeux de tous, à la plus grande déception de l’épicière, qui aimait collectionner les ragots. Alaïs ne put retenir un sourire, en pensant à l’imposante femme, dont la mine joviale donnait de la bonne humeur à ses clients.

Elle se massa la nuque, encore stressée par ce rêve, et bâilla de fatigue. Etait-ce des rêves prémonitoires ? Se demanda-t-elle. Difficile à dire, mais ils semblaient si réels, pourtant ! Tout comme celui qu’elle faisait depuis qu’elle était enfant. C’était le seul, qu’elle refaisait régulièrement, celui où elle se voyait dans les bras de sa mère, qui courait à en perdre haleine, avant de mourir brutalement. Mais la suite, restait floue, et elle n’en comprenait pas le sens. Cependant, ce rêve n’était qu’imaginaire, vu que ses parents étaient décédés d’une manière totalement différente.

Alaïs soupira à nouveau. Il valait mieux qu’elle retourne se coucher, si elle voulait être en forme pour aller travailler demain. Surtout qu’elle devait se rendre à Trehorenteuc pour une randonnée pédestre de plusieurs kilomètres. Elle retourna dans sa chambre et ne vit pas l’ombre, qui passa à ce moment là devant la baie vitrée....

 

.....Ils le regardèrent s’éloigner, et Alaïs sentit une boule se coincer dans le fond de sa gorge. Elle espérait qu’il ne lui arriverait rien de fâcheux… elle soupira et croisa le regard de Layla, qui s’inquiétait visiblement pour elle. C’est alors qu’Alaïs se souvînt pourquoi elle voulait la voir. Elle se pencha brusquement, sous le regard surpris de tous, et saisit le poignet de Layla.

            -Layla, lui dit-elle, en plongeant ses yeux dans les siens. Ne sortez pas ce soir. Et enfermez-vous à  double tours chez vous.

            -Mais… pourquoi ? Lui demanda celle-ci, surprise.

            -Ecoutez mon conseil, c’est tout.

Juliette était revenue, et s’asseyait aux côtés de Sam en écoutant la conversation. Elle sentit l’ambiance tendue entre eux et s’inquiéta pour Alaïs, qui était une proie idéale, pour le meurtrier, qui courait dans la nature.

            -C’est bon ! Lança Greg, qui arriva à ce moment là.

            -Alors, tu as vu qui c’était ? Demanda Alaïs, en le regardant s’assoir à ses côtés.

            -Non, il  n’y avait personne, répondit-il avec le sourire. Il a dû me voir approché, et a pris la fuite.

            -Merci.

            -Les amis servent à ça !

            -Bon, je vais vous laisser, annonça Layla en regardant sa montre. Demain, j’ai une journée chargée en randonnées !

            -Ne rentrez pas seule, lui ordonna Alaïs en se levant.

Tous l’imitèrent, et Greg lança un regard stupéfait sur son amie.

            -Nous allons la raccompagnée, dit Micha en souriant.

            -Oui, mais Alaïs… qui la raccompagne ? Demanda Greg, un pli soucieux sur le front. Il ne faut pas la laisser seule, surtout pas avec ce qui se passe en ce moment !

            -Tu as raison, renchérit Sam. Je vais avec elle.

            -Je viens avec vous, dit Juliette. Je passerais la nuit chez Alaïs.

            -Merci, leur dit Alaïs, reconnaissante.

            -Aller, viens ! Lança Sam, en posant un bras autour de ses épaules.

Le groupe quitta la taverne, et remonta la rue. Quand ils passèrent le porche, ils se séparèrent. Puis Alaïs, Sam et Juliette longèrent tranquillement le pont, jusqu’à atteindre l’entrée du sentier. Alaïs posa les yeux sur le chemin, en contrebas, qu’elle prenait depuis des années. Et pour la première fois de sa vie, elle avait peur de l’emprunter. Elle fit un arrêt brusque, et sans lâcher du regard le sentier ombragé en grande partie par les arbres, dit à Sam :

            -Tu peux rentrer chez toi, Sam.

            -Je préfèrerais vous accompagner toutes les deux, rétorqua-t-il, en enfournant ses mains dans les poches de son pantalon.

            -Justement, renchérit Juliette. Le meurtrier n’osera pas s’attaquer à deux femmes.

           

            -Je t’appelle en arrivant, lui promit Alaïs en l’embrassant sur la joue. Je t’aime, mon cousin.

Sam fit un petit sourire. Malgré la situation, Alaïs trouvait encore le moyen d’alléger l’atmosphère.

            -Fais attention à toi, murmura-t-il, avant de s’éloigner.

Alaïs prit la main de Juliette, et elles descendirent vers le chemin en silence. Les deux femmes jetaient des regards vers les recoins les plus sombres, et se serrèrent mutuellement l’une contre l’autre.

            -J’ai besoin d’aller allumer un cierge au pied de la Vierge Marie, annonça soudain Alaïs.

            -Qu’est-ce qui te prend ? Lui demanda Juliette, en haussant les sourcils. Tu n’y va plus depuis que tes parents sont morts !

            -Je sais, mais j’en ressens le besoin.

            -Bon, si c’est ce que tu souhaites… alors allons-y !

Elles marchèrent alors d’un pas pressé vers la grotte de la Vierge Marie, et passèrent le chalet d’Alaïs. Le chemin continuait, passant pas le coin de recueillement, avant d’aboutir de l’autre côté de cette partie des bois. Cela permettait aux touristes de faire une belle promenade à pied, car même les vélos y étaient interdits. Mais à l’instant présent, ce n’était pas leur pensée principale, car elles étaient plus préoccupées pas le tueur, qui se baladait dans la nature. Les deux femmes marchaient encore, quand un bruit se fit entendre. Elles sursautèrent de peur, et aperçurent des cercles se former sur la surface de l’eau. Elles s’étaient arrêtés sous le coup de la surprise, et se regardèrent. Elles éclatèrent de rire, et reprirent leur marche.

            -On devient parano ! S’exclama Juliette, en pouffant de rire. Voilà que maintenant, on a peur des poissons !

            -Tu as raison ! Renchérit Alaïs. Nous devrions aller voir un psy !

Elles rirent encore de leur petite frayeur, et arrivèrent dans la clairière, où se situait la statue de la Vierge Marie. Un petit étang les séparait d’elle, entouré de sapins et de hêtres. Un mouvement attira leur attention, près de l’eau. Elles poussèrent un hoquet de stupeur en voyant la lame d’un couteau briller sous la clarté de la lune. Et là, elles aperçurent une ombre, qui poignardait un corps. Juliette poussa un cri, qu’Alaïs s’empressa de bâillonner de sa main. Mais… trop tard ! L’homme releva la tête et les vit. Il se redressa prestement et s’élança vers elles.

            -Séparons-nous ! S’écria Alaïs paniquée, en s’élançant vers la direction du chalet.

Juliette ne perdit pas de temps, et se mit à courir aussi vite qu’elle put, dans la direction opposée.  Alaïs sentit son cœur s’emballer, et une terreur indistincte l’envahit. C’était lui, le tueur en série ! Celui qui violait et assassinait des femmes. Et il venait de tuer Layla, elle en était certaine à présent ! Il ne l’avait pas poignardée près du miroir aux fées, mais ici, aux  pieds de la statue de la Vierge. La peur et la panique la terrassaient complètement, et elle sentait les larmes lui venir. Il avait jeté son dévolu sur elle, car elle l’entendait derrière elle. Ses pas résonnaient, tous comme les siens, sourdement contre le sol de terre battue. Il fallait absolument qu’elle gagne son chalet, où elle pourrait appeler la police ! Mais, en restant sur le chemin, il pouvait la voir grâce aux rayons de lune. Alors, elle bifurqua sur la gauche, et pénétra dans l’épaisseur des bois, qui devinrent sombre, tout à coup. Elle n’y voyait presque plus, et avançait à l’aveuglette. Elle entendait seulement sa respiration saccadée, ses sanglots et le bruit des feuilles mortes sous leurs  pieds. Car il la suivait toujours ! Elle tenta d’accélérer encore sa course, malgré le point de côté, qui se formait, et jeta un regard en arrière. Elle aperçut son ombre et pouvait entendre sa respiration lui faire écho. Elle regarda à nouveau devant elle, et se prit une branche de plein fouet au visage. Elle gémit sous la douleur, mais ne s’arrêta pas. Elle était proche de chez elle, elle le savait grâce au chêne centenaire qu’elle passa. Mais, on l’empêcha de continuer sa course folle, car on l’enlaça par la taille, et une large main la bâillonna, tout en l’entraînant dans le creux du tronc de l’arbre.